vendredi 5 février 2016

Sur l’album de la duchesse : chap.1. Le perce-neige



Commençons par une petite fleur de saison : le perce-neige. Elle figure sur le folio 22r des  Grandes Heures. L’enluminure de cette page encadre complètement le texte, et elle représente à la fois des perce-neige, dont 3 fleurs ont été peintes en bleu, et des « pavots rouges » (coquelicots).

  


Cet assemblage de fleurs est pour le moins curieux, car ces fleurs ne fleurissent pas à la même saison. D’un point de vue des couleurs, nous avons un trio bleu-blanc-rouge qui pourrait nous remplir d’une subtile humeur patriotique, sauf qu’en 1503, Anne de Bretagne est plutôt branchée fleur de lys et blanche-hermine… Non, la vérité est sûrement ailleurs. Mon interprétation serait donc plutôt la suivante : nous sommes dans un livre de prières et d’après ce que j’arrive à décoder du latin gothique de cette page, il est question de la naissance du Christ à Bethléem. Or le perce-neige fait partie des fleurs symbolisant la pureté de la Vierge. Il est associé à la fête de la Chandeleur qui correspond à la présentation de Jésus  au Temple et à la purification de la Vierge (40 jours après l’accouchement). En Italie et dans d’autres pays d’Europe, les perce-neige décoraient l’autel de Marie dans les églises, le 2 février, jour de la Chandeleur. Le perce-neige est parfois appelé « violette de la Chandeleur » ou « Candlemas bells » (cloches de la Chandeleur). Bref, dans cette illustration, le perce-neige symboliserait donc la Vierge Marie, d’où la représentation en bleu (couleur du manteau de la Vierge) de certaines fleurs. Les pavots rouges représentant (d’après moi) la passion du Christ…
Passé cette interprétation pleine de religiosité, intéressons-nous à la représentation formelle de la plante. Les inscriptions sur la page la nomment  prime veize , pour l’appellation courante et primula verum  pour l’appellation latine. Les fleurs sont à des stades de maturité diverse et sont vues sous des angles différents: à peine écloses, ouvertes, ouverte de face, ouverte « de dos »…l’ensemble fournit donc un dessin botanique très complet et détaillé.





 

Afin d’accentuer l’aspect ornemental de la représentation, les feuilles s’enroulent élégamment autour des tiges.



Le perce-neige, de son nom latin actuel  Galanthus nivalis  (littéralement « fleur de lait des neiges ») est une plante à bulbe de la famille des amaryllidacées, et comme la plupart de ses congénères est toxique…mais on ne vous demande pas de la manger (même si elle dégage une bonne odeur de miel). Elle fleurit  normalement plutôt au mois de février, mais cette année les miens étaient déjà presque en fleur à Noël…C’est une plante des sous-bois et des prairies, mais je n’ai jamais eu la chance d’en observer dans la nature. Elle se cultive en revanche très facilement dans les jardins, et il existe de nombreux cultivars horticoles, malheureusement plutôt difficiles à se procurer en France où les fournisseurs de bulbes proposent rarement plus de 3 variétés différentes…Si vous souhaitez vous plonger dans  une belle diversité de perce-neige, je vous conseille vivement de  traverser la Manche pour aller fureter du côté de nos amis britanniques, beaucoup plus pointus que nous sur ces petits bijoux hivernaux.

Finlaystone Country estate Rentrewshire (Scotland )

Chelsea Physic Garden

De nombreux jardins privés et publics anglais et écossais présentent des collections de perce-neige, ou encore des tapis de perce-neige naturalisés…Mais si vous décidez de faire une excursion hivernale outre-manche, je ne saurais trop vous conseiller de faire un détour par le jardin du Vastérival, qui est sans doute un des plus beaux jardins d’hiver français avec des collections d’hamamélis, d’hellébores…et de perce-neige bien sûr !! Personnellement, je ne l’ai jamais vu qu’en photos, mais il est dans le top 10 de ma wish-list de visites de jardin…. 

Pour clore cette page de l’album de la Duchesse, un petit focus sur les bébêtes de la page, soit 2 papillons, sans aucune représentation réaliste. L’un des deux semble même être un mix de 2  espèces de papillons : un porte-queue (genre machaon) et une nymphale (genre petite tortue) :


 

à très bientôt pour une nouvelle page de l’album de la Duchesse !!

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samedi 9 janvier 2016

Sur l’album de la Duchesse. Préface



C’est la nouvelle année, l’heure des bonnes résolutions, et dans les miennes il y a : entretenir mon blog et mon jardin. Hum.
Et pour commencer cette année 2016, je vous propose de feuilleter le plus beau livre de botanique du monde (ou en tous cas pas loin) : les Grandes Heures d’Anne de Bretagne.
Tout d’abord, un peu d’histoire…
En 1503, Anne de Bretagne est non seulement Duchesse de Bretagne, mais aussi Reine de France. Pour la deuxième fois, parce que son premier époux Charles VIII n’avait pas compris qu’il fallait se baisser quand on passe des portes un peu basses…du coup, Anne qui n’avait pas trop mal négocié son contrat de mariage épouse en secondes noces Louis XII qui, lui, durera un peu plus longtemps. Donc, quand on est une Reine, épouse du Roi très chrétien, on doit avoir tout le petit matériel nécessaire à l’exercice de sa piété. Et la base, en ce début de XVIe siècle, c’est le livre d’heures. Un livre qui regroupe toutes les prières à dire à chaque heure de la journée, et de chaque mois. Généralement, un bon livre d’heure bien chiadé comprend : les heures de la Vierge (psaumes, hymnes et cantiques), des psaumes pénitentiels, l’office des morts, et souvent un calendrier pour pouvoir s’y retrouver et des prières et suppliques bonus  à l’attention de certains Saints (au choix). Un truc follement marrant, quoi (en latin en plus).
À cette époque, Anne possède déjà un Très Petit Livre d’Heures (6,6 x 4,6 cm) et un Petit Livre d’Heures (17 x 12 cm). Mais bon, elle s’use les yeux dessus (on ne rajeunit pas) et elle aimerait bien un truc qui claque un peu plus… Elle passe donc commande au peintre Jean Bourdichon d’un Livre d’Heures enluminé.
(les dialogues sont tout à fait authentiques)


Bourdichon n’est pas un perdreau de l’année. Depuis 1481, il est « peintre et valet de chambre du Roi » et réalise tout un tas de trucs pour sa majesté : décors éphémères, tableaux pieux, vitraux, monnaies et médailles…et il fait plein de livres enluminés pour ces messieurs-dames de la cour. Mais là, il réalise son chef-d’œuvre qui lui sera grassement payé 600 écus d'or (pour consulter la facture c’est par). Le livre est plutôt épais (476 pages), mais pas très grand (30,5 x 20cm) contrairement à son nom…dedans, le Jeannot va représenter du péquenot en slip et des scènes un peu trash (cliquez) , mais surtout, plus de 330 plantes dans les marges du manuscrit…
 Contrairement aux enluminures du siècle précédent où les plantes sont souvent représentées comme des éléments de décoration plus ou moins réalistes disséminés sur les marges, les plantes des Grandes Heures d’Anne de Bretagne sont représentées de façon naturaliste, disposées sur un fond doré, comme sur les pages d’un herbier. Elles sont accompagnées de leur nom « populaire » et de leur nom « latin » de l’époque. Elles sont également parsemées d’insectes et de petits animaux. 



Chacune de ces enluminures est une petite merveille de précision et de délicatesse, le tout peint avec un pinceau à trois poils…



On y trouve aussi bien des plantes sauvages, celles des talus et des champs, que des plantes cultivées, au potager ou au jardin d’ornement.
Je tenterais donc de vous faire découvrir et partager mon amour pour ces peintures au travers d’une série d’articles reprenant chacune des plantes du manuscrit. Attention, hein, je ne  vais pas écrire 330 articles différents sinon je serais gâteuse avant d’avoir fini…disons que je vais faire des « groupes » de plantes : par thématique, par genre, etc.
Et vous saurez tout, tout, tout sur l’album de notre Duchesse….

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